Une crisouillette

 

            Samedi 28 juillet. Victime tombée face à la dictature de l’efficacité. Pour “créer”, exprimer, il faut d’abord vivre. J’étais frustré ces derniers jours de ne rien trouver à exprimer. Mes expressions sont l’écho de ce que je vis ! Je ne dois pas me reprocher l’absence de chocs qui—eux seuls, pensé-je— me bousculeraient vers une idée exprimable. Davidka est le membre honoraire et agréable invité de l’ “expédition”. Il se plie à quelques séances despotiques de pose, la plus dure étant de jongler avec la balle face à moi ! Il n’éprouve pas la même soif d’expression et ne partage pas la même conception d’élaboration des plaisirs ! Il sait que je connais le chemin, pas la peine de laisser des traces derrière nous, d’émietter notre sandwich !

Nous avons dérivé à Karlovy Vary. Mon spoutnik—mon satellite—prend le bus de retour dans quatre jours.

Les journées praguoises étaient un peu ennuyeuses, faute de partenaires de jeu ? Deux est-il insuffisant ? Pour ne pas nous laisser nous enliser, un bus nous a sortis de là. Karlovy Vary est une ville fantôme. Station thermale à la mode au siècle dernier, elle accueillait surtout des malades aisés. Un héritage des disneyland d’antan. Restaurants, concerts, promenades et commérages ! On entend de l’allemand, du russe, du tchèque, du hollandais, de l’arabe polygame—et non de l’arabe d’émigrés. Des femmes voilées des pieds aux oreilles avec des lunettes de soleil ! Ces „étrangers“ sont métamorphosés. Ils sont brusquement sur une planète lointaine. Désorientés, ils se resserrent sur eux-mêmes et se livrent, comme à la maison ! «  Que les gens sont compliqués ! » répond avec douleur et compassion une Caucasienne à sa compagne au bord des larmes. Les suivre et recueillir leurs maux d’âmes ? C’est une idée à “l’Amélie Poulain”, une idée d’enfant, très poétique et partageuse !

Agréablement assaillis par les fleurs, les sapins, nous avons compris que le monde des odeurs était très lacunaire à Prague pourtant très verte. Je re-comprends "l'intérêt" de vivre au vert. Quelle variété sensorielle ! Les botanistes doivent être de grands routards ! Nous avons dormi, à Prague, notre dernière nuit sur le « territoire » d'un lycée-gymnasium, construit comme un palais sur la haute rive du chemin de fer principal. Sol irrégulier, dur et pelouse métissée. Et une odeur assez forte, presque étouffante, venant d'une petite plante touffue, rugueuse et épaisse. D’autres odeurs, moins respectueuses, ajoutait un soupçon d’acidité au cocktail olfactif. Cette bordure verte était protégée d'une rue très calme par une enceinte en fer forgé avec pointes "à la parisienne", en forme de dague renversée. Une petite porte bloquée en position ouverte libérait le terrain aux chiens. Mais nous étions là ! Un gros chien s'est décidé à ne pas nous déranger, après un long moment d'observation et de réflexion. Délicat !

            Nous ne nous sommes pas réveillés fous, comme il advient parfois à ceux qui dorment sous des cyprès ! Ni le buisson, ni l'arbre qui propageait sur nous une obscurité bienfaisante n'était des cyprès, mais l'odeur avait un rien entêtant. Le carillon électronique portait jusqu'à nous ses encouragements à rattraper les trains en marche. Après quelques contorsions yogiques, j'étais d'une humeur à assassiner mon frère pour un coca-cola. Merci David, de ne pas prendre mal mes rugissements !