Derniers pas

 

            A la frontière franco-allemande, là-même où nous avions rencontré d’autres auto-stoppeurs errants ainsi que Justin il y a un peu plus de deux semaines, un couple de Tchèques de Pilsen vient aviver mes craintes de ne pas être pris. Quel manque de générosité de ma part ! Est-ce qu’en sauvant ma peau d’une nuit aérée je sauve mon âme des trépignations séculaires ? Bassement, je ne vois en ces collègues d’aventures que des concurrents. La compétitivité est une valeur dangereuse de notre société ! Difficile de s’en défaire : pourquoi devraient-ils partir avant moi ? Mais nous avons tous envie de dormir à Paris ! C’est Fano, un Malgache débonnaire, joyeux qui nous invite tous ensemble dans la spacieuse soucoupe qu’il vient d’acquérir à Nuremberg. Il nous fait profiter de son enthousiasme à vivre. Il venait de passer trois jours à essayer des voitures avec d’autres amis venus dans le même but. Fano sent mon oreille complice et nous bavardons avec un rien de jubilation. Comme les émotions changent ! D’abord très égoïste, me voici protecteur vis-à-vis de mes compagnons tchèques. Ils savourent la paix du déplacement limpide. Vaste et douce traversée de la nuit d’un nouveau pays où ils abandonnent des questions « raisonnables » pour plus tard. Pendant qu’ils se font bercer, Fano m’expose sa vie. D’un tiers mon aîné, il a trois enfants. Il a expérimenté toutes sortes de professions avant de suivre récemment des études d’informatique et de se poser dans un CDI. Convoyeur de voitures, caissier, transporteur à son compte sont les métiers que j’ai retenus. Il est très curieux et observe « comment on vit ». Il prône le perfectionnisme dans la travail et la modestie quant aux attentes sociales. C’est quand il était son propre patron et son propre employé qu’il a eu l’occasion d’observer les fruits d’un travail « bien fait » pour le rendement et l’équilibre de son entreprise.

            La mégapole parisienne ne nous accueille pas. Elle est infiniment poreuse et passive. Plus de remparts mais une virevoltante agitation.. Mes protégés choisissent de se rendre dans le cœur haussmanien en pleine trêve nocturne plutôt que de dormir dans la périphérie anonyme. Ils connaissent un refuge par ouïe-dire : l’esplanade des champs de mars, au pied de la tour Eiffel. Les Européens de l’Est sont les chevaliers actuels de l’auto-stop. Riche en argent, je ne me serais jamais enrichi à cette manne humaine.

Je suis surpris par la densité et l’animation de la foule qui égaye Châtelet à 1 heure du matin. Mon ballon clopin-clopant transforme ma marche en convoi. Deux jeunes fêtards, un Algérien et un Auvergnat m’escortent jusqu’au central des noctambus, place du Châtelet. Nous jouons ensemble en attendant nos bus respectifs. Nous envahissons l’un de ces larges trottoirs qu’on ne trouvent que dans les capitales pour canaliser les pas des badauds, des clodos, des affairés et des estrangers.

Je saute dans mon bus et retombe au milieu de l’humanité. Toutes les tribus, toutes les strates sociales y ont un représentant. Deux hommes s’y agitent, affolés par la même angoisse et se croyant seuls au monde. Ils ne savent pas comment se rendre à la Cité Universitaire ! Ému par leur misère, je soudoie un adolescent avec un peu de sympathie pour les guider à bon port. Le guide s’appelle Just et il converse fraternellement avec Ibrahim. Tous deux se marrent quand je leur demande dans quel collège ils sont : Ibrahim vient d’achever un D.E.A. en relations internationales !

Quand je descends dans mon quartier du « petit Montrouge », deux jeunes à nouveau se portent volontaires pour nous protéger, le ballon et moi. « Heureux, qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage »!