Deux frères

 

            Voyager à deux est une épreuve. En voyage, deux personnes collaborent et partagent presque tout. Il y a le partage de l’initiative et celui des “corvées”. Je ne sais pas lequel de ces équilibres est le plus précaire. Chacun a ses rythmes. Biologiques—assez clair—, émotionnel ou “d’humeur”ou socio-affectif—j’appellerai ce dernier notre rythme d’enthousiasme. Ces rythmes se chevauchent et s’influencent. Les deux personnes essayent de récupérer physiquement, mentalement,  à des moments variés. L’organisation de la journée devrait être souple.

            Dans notre cas, nous sommes prudents ! Nous nous levons quand nous sommes dispos. Ceci parait limpide mais extrêmement rare dans la pratique. La journée commence par une promenade utile. Une bonne marche dans la ville est une salutation à la vie. Le soleil commence à chauffer les pierres et nos semelles, les pavés. Les gens du matin se jettent des coups d’œil sobres. Cet éveil s’achève au coffre fort de la gare ou disparaissent nos duvets. Ensuite, nous devons nous observer, mutuellement mais discrètement, afin de cerner nos désirs. Manger? Boire—il fait chaud ! Dévorer du musée, voir du beau ? Aller jouer au foot, escalader ou se baigner ? Et  puis il y a la numérisation de nos écrits sur la toile internette !

En tant qu’aîné, je m’efforce de lancer des propositions. Nous n’avons pas encore pratiqué de brain-storming pour inventer une aventure commune. Je ne sais même pas ce qui plait à Davicek en dehors du foot, des repas et des rencontres.

Quand placer le temps des productions ? Dessins, photos, jets d’encre, numérisations sont des activités individuelles. Que peut faire mon jeune compagnon pendant ce temps?

La tension monte parfois avant le repas, quand je le repousse pour des raisons “d’utilité”—finir une corvée avant le moment de plaisir—ou des raisons de dérive. Ces dernières reposent sur mon intuition. Je peux les exprimer mais elle n’en deviennent pas plus convaincantes pour un ventre qui réclame. “Allons manger un “crocodile” dans le quartier “karlovi!” Notre repas d’hier à Bubenec—quartier rupin où nous a conduit un tram qui passait près de nous—n’avait-il pas une saveur de découverte?

Dada me suit, conciliant. Et nous mangeons sur une pelouse râpeuse, en face d’un arrêt de tramway—Palmovka. Un p’ti vieux avec une gueule de bois “en plomb”, un p’ti char à bras et Alex, le chien,  s’approche et s’asseoit entre nous, surpris de nous entendre lui avoir dit bonjour en tchèque. Un peu clodo, il avait peut-être l’habitude du silence des oubliés. Notre minuscule effort a entrouvert son esprit dans notre direction. Son sourire—malgré une pesante tristesse entrouvre les nôtres.  Joseph ramène de sa mémoire quelques mots d’anglais, de français, d’allemand. Nous échangeons quelques idées. La modestie de son équipage, les pays où il n’a pas été faute d’autorisation administrative—le passeport—, son chien tout beau, tout jeune.

Nous revoyions Akim, un peu plus réservé que le premier soir. Après quelques échanges autour d’une boule de cuir—en compagnie d’un Syrien, Marouan, et d’un Marocain, Hazin. Il nous emmène visiter sa turne. Nous avons droit au thé sénégalais. Il refuse mes propositions de manger ensemble, même pour un pique-nique. Je lui dit que c’est juste un moyen de se revoir mais il répond n’être pas  important ! David présume que sa réticence est due à la projection temporelle: il ne veut pas faire de projet  des heures à l’avance. On doit trouver un moyen de l’inviter à un moment où il a faim ! Il est vrai que nous nous sommes déjà manqués deux fois. Une fois quand Prague prenait une douche, et le samedi soir, quand le football n’a pas eu lieu à cause du « bal »qui a duré toute la nuit en l’honneur de la qualification du Sénégal pour la coupe du monde ! Akim a peut-être senti inconsciemment qu’il ne fallait pas se donner de troisième rendez-vous !