Justin   

 

            Soir du premier jour. Franck nous a quitté à la frontière allemande, à Sarrebruck. Le site est superbe. L’autoroute forme un petit aéroport encastré dans des flancs montagneux à la pilosité arborée.

            C’est un célèbre spot d’auto-stoppeurs. Paris d’un côté, l’Asie de l’autre. Nous croisons un couple de Tchèques qui regagnent leur pays et attendent le départ des camionneurs après la pause du week-end. Ils n’osent faire du stop au sortir de la frontière, ce qui nous arrange, puisqu’ils avaient priorité pour le meilleur emplacement, étant les premiers arrivés. Un autre voyageur part lui dans la région d’Auxerre pour y pratiquer de la méditation ! Nous ne sommes pas les seuls « audacieux » !

            Nous voici plantés sur le bitume, dans la célèbre pause de l’auto-stoppeur. Un ballon de volley de plage à nos pieds et le regard pénétrant. Nous scrutons l’âme des conducteurs. Êtes-vous digne de notre compagnie ? Êtes-vous assez méritant pour accueillir des sans logis, des mendiants ? En réalité, nous ne sommes pas aussi chrétiens. La pente naturelle du pouceur est l’opportunisme : parvenir le plus vite possible à destination, tout en devinant que cette précipitation est vaine. « Mieux vaut des rencontres avec des gens sympas ou qui nous apprennent quelque chose qu’un trajet rapide ». Ce beau principe, j’aimerais qu’il me possède jusqu’à la moelle ! Mais non. Pour l’instant, je reste de marbre. Je ne savoure pas ces longues heures de poésie mi-champêtre mi-urbanisée. Ces fonds de cieux infinis parcourus de gazouillis, de ronronnements automobiles, les pieds dans l’herbe folle.

            Justin s’arrête. Nous commençons en allemand. Quand il m’entend conseiller Davidov sur la manière la plus adéquate de s’infiltrer dans l’habitacle de son char, il passe au français. Il est Baméléké, et gagne son pain en chargeant des palettes sur la fourchette de son véhicule : il exerce le métier de « cariste ». Depuis 6 ans en Allemagne, pas un ami allemand. Tous les siens sont français. Seul le retient ici le permis de travail. On boit ses paroles. On apprend ainsi que l’État de Weimar avait demandé aux troupes d’occupation françaises de ne pas envoyer de tirailleurs sénégalais en mission de surveillance en Allemagne ! Comme Dadadoudou connaît l’un des petits-fils d’un ancien puissant du Cameroun, Justin évoque le thème du népotisme. « Moi, je suis pour ! » En toute candeur. Politiquement incorrect et humainement réaliste ! Il propose bien sûr une limite liée à la compétence du pistonné ! Finalement, comme un Breton—l’un des « peuple »les plus protecteurs d’auto-stoppeurs de la terre—, il fait un détour d’une dizaine de kilomètres pour nous poser sur une petite pelouse a la fois douillette et située sur la marcheroute de Prague.

            Le lundi 16 juillet est une journée sous le signe des boites de sardines. Après une matinée patiente, je réussis à convaincre Martin de nous emmener dans sa mercèdes. Je n’avais pas vu qu’il pilotait un coupé, et que ses sièges étaient déjà encombrés par du matériel de sonorisation pour son travail. Davidi hérite d’une demi-place à l’arrière et moi d’une grosse caisse sur les genoux. Le hasard forme la jeunesse. Martin nous considère comme des germanophones confirmés et il stimule activement nos neurones. Nous apprendrons avec lui que vivre en Allemagne est possible dans quatre villes : Hambourg, Berlin, Munich et Cologne ! Selon lui, les gens y sont les plus ouverts ! C’est—ou ce n’est qu’—un témoignage !

            Coincés un peu plus loin, près de la ville de Heilbronn, près d’autres pompes à pétrole, nous sommes pris en sympathie par un Italien à qui nous n’avons rien demandé, voyant qu’il était accompagné de sa petite amie et ne voulant troubler leur intimité. Peut-être a-t-il été ému par ces jongleurs qu’il avait déjà remarqué en France, dans la première station service, de Ferrières ? Il nous offre une place et demi à l’arrière de sa golf. Nous lui répondons que nous nous y sentirons comme des rois. Avec Maximo et Lenka la Tchèque, l’atmosphère est joyeuse. Bien que Max parle parfaitement le français, nous avons parlé l’anglais. Nous avons chanté le « gorille » de George Brassens en français avant qu’il ne nous chante la version italienne ! Il nous a ensuite traduit en anglais la très belle chanson « à l’eau de la claire fontaine » que nous ne connaissions pas. Tous deux se sont connus en Australie où vit Lenka. Ils sont venus passer des vacances en France et en Tchéquie. Lenka nous a appris que le nom de la célèbre marque de voiture « Skoda » voulait aussi dire « honte »en tchèque. Puis nos cours de langue ont changé de lit, c’était l’heure de la leçon de tchèque de Maximo. Nous arrivions ainsi à Pilsen satisfaits de notre périple à la fois studieux sans mettre notre patience à trop rude épreuve.

Une fois les aventuriers « assis », l’aventure était-elle finie ?