Mercredi 25, le tour de notre horizon

 

    Peu d'odeurs à Prague. De jour comme de nuit. Quittant notre roseraie, hier matin, nous avions été submergés par des vagues sucrées et fraîches. Les kiosques à saucisses ne se trouvent que sur les lieux de pacage les plus piétinés: sur "vaklavske namesti" et "na prikope". Un symbole? Symbole surtout du réconfort apporté par les saucisses grillées à ceux que leurs jambes, une fois n'est pas coutume, portent ! 

    De même qu' un touriste à Paris, le marcheur se perd à Prague dans des quartiers qui se suivent sans fin. Quand passe-t-on des briques au béton? De notre colline, on voit que l'horizon ouest est cerclé de rectangles tachetés. Notre approche de la Ville a été centrifuge, et nous venons de "terminer"une première reconnaissance de la ceinture de quartiers qui entourent ctare mesto, la vieille ville. Tous sont aérés, verts et crépissés avec couleurs. Boubenec, Vinohradi, Novoe Mesto, Vishnehrad, Strahov et Mala Strana sont bien approvisionnés en curiosités visuelles et gustatives. Fort prosaïquement, Dadshoun et moi, aimons digérer sur les grands boulevards.

    Jerry, étudiant d'économie et Tchèque,  nous a aidés spontanément à visualiser les plats qu'offrait la carte d'une taverne en plein air. Il nous a aussi dit de son quartier, Bubenec, qu'il avait vu débarqué les plus nantis, et fuir les démunis, lors du passage au "libéralisme économique". Lui-même avait emménagé dans ce quartier dès qu'il avait trouvé un travail, parallèlement à ses études d'économie. Auparavant, il partageait une chambre au campus où vit actuellement Akim. Nous rencontrions donc un de ses compagnons d'étude  ! Un étudiant provincial, de Moravie, que nous examinons discrètement avec, en tête, les remarques pleines d'amertume de Akim. L'aura économique de la Tchéquie est bien pâle aux yeux de nos "connaissances" sénégalaises. Nous continuons à dériver en sortant de l'auberge. Nous suivons la pente pavée et le ballon qui tient à être le premier. Nous sommes le dimanche 22. Le désert vert que nous traversons nous amène au parc "estival', ou letni. Une forêt, des clairières moelleuses, des étangs camouflés qui nous échappent. Ils tenaient trop à leur liberté! Avant de quitter le parc-forêt, nous avons traversé une « foire d'expositions » de conception "soviétique". Très étendue et grillagée, elle est remplie de fontaines, d'allées, de pavillons et de musique portée par des hauts parleurs. Le tout un peu à l'abandon. Au détour d'une grande fontaine près de laquelle s'expriment des jazzmen accordéonistes, nous tombons nez à nez avec un colosse digne des 7 merveilles du monde. Une sorte de palais de l'art nouveau qui s'est offert le luxe de dissimuler l'acier et le béton. Un beau bâtiment du 19ème siècle, mais géant et paraissant tout neuf, comme la cathédrale ressuscitée du Christ sauveur, à Moscou la blanche.

    Le lendemain, nous sommes parti voir de plus près le lieu dit "karlin", évoqué par Jerry comme un quartier populaire. Les tunnels du métro, puis la distribution circulaire des points de ravitaillement ont jalonné notre approche de Josèphe. J'ai raconté cette rencontre dans "deux frères".

    Mardi 24, nous nous soumettons à l'insistance du "destin". Un routard quadragénaire, Daniel, et un couple de jeunes¾remarquons que ces trois individus étaient français¾nous ont, chacun de leur côté, et "en passant" suggérer une ballade autour d'une église perchée sur la rive droite de la Voltava, en amont du stare mesto.  Nous y sommes arrivés en tram et affamés, et avons presque aussitôt été happés par les charmes locaux. Une généreuse odeur de poisson frit a fait s'épanouir en un sourire le visage de la "bonne dame"en blouse qui nous avait appâtés… Sur une vitrine, frémissant sous ses narines, des brambaraki¾sortes de galettes de pommes de terre¾narguent Davicek qui en raffole. Hors de l'échoppe, j'envoie Doudka m'attendre là-bas, où nous distinguons un peu de verdure. Quand j'essaye de le retrouver avec un breuvage américain, il semble avoir continué dans la direction envisagée. Et là, devant moi, une merveille des merveilles urbaines. Un terrain de foot champêtre, de quartier, au milieu d'immeubles sociaux¾garants de footballeurs en herbe¾disséminés sans jurer sur le flanc de la colline convoitée. Ce petit terrain est bordé d'un mur de poutres noircies très esthétique. En pleine chaleur, il n'y a pas âme qui vive, mais je ne doute pas qu'il soit plus socialisé pendant les deux dernières heures du jour.

    Nous nous régalons tour à tour de nos victuailles puis du "volume de jeu". Eh, oui ! Les ballons, ça vole! Nous jouons à un contre un. C'est exténuant! L'attirance qu'exerce le ballon sur nous  est telle qu'elle nous pousse à continuer, même à bout de souffle, à résister. Nous nous affrontons ainsi, par moment, l'un en face de l'autre, immobiles et presque incapables de lever la jambe!

    Partis à la conquête de la colline, nous suivons distraitement les méandres des chemins de ronde et autres qui labyrinthent le territoire de cet ensemble fortifié. Nous trouvons plusieurs beaux belvédères qui nous permettent d'admirer stare mesto, comme depuis un Montmartre qui serait au sud de Paris. la passion nous reprend quand nous décidons de quitter les remparts non par le chemin, comme les hommes, mais par les airs, comme les oiseaux. Nous sauterons dans le vide, à peine retenus dans notre chute par les membres métalliques d'un échafaudage. Nos bras, nos mains supplantent nos jambes porteuses. L'intelligence du déplacement à quatre pattes dérègle nos habitudes comportementales. Un plaisir complice qui me laisse les jambes tremblantes!  Là-haut, les autres badauds n'ont pas protesté, ils nous ont fait confiance. Personne ne nous a suivis non plus. Au pied du rempart, un petit chemin nous a reconduit sur les bords de la Vltava. Nous quittons ce lieu que nous retrouverions les yeux fermés. Sans yeux, nous n'aurions apparemment pas de raisons d'y retourner, à part le souvenir...Bizarre, cette suite d’idées. Comme si quelqu’un frappait à ma porte pour que je le remarque. En effet, peut-être chaque jour¾nous l'avons remarqué deux fois¾, vers 15 heures, un homme avec une canne blanche descend le petit chemin qui mène aux fortifications et passe devant les arènes de foot. Avait-il une histoire à nous raconter ?