Un accueil triomphal  

 

Jeudi 2 août

Une journée sans écorcher le papier. Une journée qui scelle un voyage. Praha-Paris, le nième marathon en solitaire. L’athlète est un stratège dans une peau de statue. Immobile sous le soleil ou dans une fenêtre d’ombre, il expose son cœur et sa foi. Le ballon à ses pieds peut susciter la joie du jeu. Le sac à dos est destiné à rassurer les éventuels participants de ce sport très élitiste.  22 heures de route m’ont fait entrer dans le champs visuel de centaines de personnes. Des travailleurs des routes, comme ce conducteur de camion avec son chargement que j’ai vu passé deux fois devant moi à Pilsen, ou des employés des stations services nous jettent à la dérobée des regards experts. L’un d’eux m’a même demandé ce que je pouvais bien trouver à dessiner sur son relais de coches ! Il était hilare à la vue de ma tentative d’immortalisation d’un camion-remorque convoyeur de gaz !

Le nocturne trans-tchécoslovaque m’avait ramené aux silhouettes devenues familières de Prague. J’étais le seul hôte complètement réveillé du wagon de métro qui m’a accompagné jusqu’à l’autoroute de Bretagne.

Notre stratège anticipe avec gourmandise, et part vaillamment se confronter à la réalité. Il est sorti de la Ville pour laisser derrière lui les automobilistes au souffle court, ceux qu’il risque de faire rêver mais qui ne se décideront pas à traverser le miroir pour partir. Il pénètre maintenant sur l’autoroute certes dangereuse mais aussi canalisatrice et démocratique ¾ elle accueille presque tous les véhicules. Il a tellement soif d’avancer qu’il néglige un spot favorable, où les voitures sont tranquilles et la bande d’arrêt suffisamment large pour y stationner. Il pense : « je passe la bifurcation pour Karlovy Vary et celle pour l’aéroport et ne resteront que les voitures pour Pilsen ! ». Je marche ainsi un bon kilomètre et me rend à l’évidence : le terrain n’est plus propice. Ils vont trop vite. Mon cerveau regimbe et c’est la sagesse populaire qui emporte la décision de revenir en arrière. « Seuls les idiots ne changent pas d’avis » ! Si je me prends pour un stratège, je dois aussi adopter certains outils tels que la révision des hypothèses, l’adaptation de mon comportement en fonction de la réalité ! Dans cette situation, j’ai dû « contrarier»¾argot caroméen¾ma trajectoire jusqu’à faire demi-tour.

Mes archives personnelles me bipent. Il y a quelques années, étant parti d’Amsterdam en début de soirée, j’avais atteint la frontière française dans la nuit fraîche et automnale. Le froid et l’obscurité avaient fondu mon enthousiasme. Peu de voitures paradaient  et surtout des Nordistes. Deux autres auto-stoppeurs étaient arrivés et nous nous étions réchauffés en sociabilisant. Ils terminaient un tour de France. Une camionnette s’est arrêté et a proposé de nous emmener tous pour un ptit bout de chemin. J’ai hésité et accepté à contrecœur. 10 ou 20 km plus loin, nous aspirions à nouveau l’air humide et sombre. Mes compagnons m’ont laissé sur l’autoroute : ils étaient d’Amiens et se croyaient proche de chez eux ou ont été victimes d’un mirage. J’étais furieux contre moi-même. J’avais quitté la frontière où les conducteurs étaient obligés de ralentir, où il y avait de la lumière,  pour une entrée d’autoroute perdue ! J’ai traversé l’autoroute, j’ai fait du stop dans l’autre sens et j’ai été  pris par un local qui m’a enjoint de mettre des pantalons pour mieux résister au gel qui approchait ! A la frontière, j’ai attendu 10 minutes et un Allemand¾le roi des cons n’est ni allemand, ni portuguais¾ m’a emmené jusqu’à Paris.

Nous sommes en plein jour et les nuages me protègent des brûlures solaires. Je suis revenu depuis 10 minutes à peine, que… Un modèle de « preneur d’auto-stoppeurs » me convie à partager sa route en langue anglo-saxonne. La quarantaine, sympa, intelligent, intéressé par les autres, posé et papa ¾d’une lycéenne¾, voici en vrac quelques traits de mon premier « sauveur ». Son « boulot est bien un plaisir », acquiesce-t-il à l’une de mes questions rituelles. « Grosse boite d’informatique » le pourvoit en responsabilités, en tâches variées et en sous ! Comme le conducteur qui lui succèdera, il se déplace pour son boulot. Ont-ils en tête un léger esprit de profiter et faire profiter des deniers et du temps de travail de leur entreprise ?

Ma seconde recrue est allemande et pilote un ovni. Un petit écran montre son véhicule circulant sur la route dont on voit les incurvations. Les routes aux alentours et les carrefours y sont hiérarchisés. L’itinéraire est proposé à haute et féminine voix par l’ordinateur et n’est d’ailleurs pas toujours le plus sagace, me confie son possesseur, blasé. Sa charrette accélère très vite et montre une certaine frustration à se lambiner entre 100 et 150 km/heure . Elle ne commence à réagir brutalement aux défauts de la chaussée qu’à partir de 230km/heure. Nous échouons à maintenir une conversation. J’échoue, en fait, car lui s’en moque un peu. Je ne développe pas une créativité violente non plus.  Mon allemand et mes connaissances géopolitiques ne me permettent pas de le lancer sur des sujets qui le touche, et il n’est pas curieux de mon individu. Vais-je à l’avenir préparer quelques sujets de dissertation pour mes pilotes en manque d’inspiration ? « Que pensez-vous de la réunification 10 ans après ? » ou « appréciez-vous de troquer vos deutschemark contre des euros ? » Il vient fréquemment en Tchéquie et a du mal à partager des moments de détente avec des Tchèques. Il possède un gros « camping car » mais ne peut vraiment en profiter faute de temps. Il se prélasse avec en Moselle. Le reconnaîtriez-vous ?

Je n’ai pas culpabilisé outre mesure mais j’étais content de le quitter un peu avant Mannheim.

Vendredi 3 août, Paris 14ème,

Je me souviens…Je suis resté seul pendant deux journées pleines de vie. Un élément fondamental du projet a pris une ampleur différente de celle escomptée. Notre « petite compagnie » a été cruciale pour notre vitalité et nos désirs de découverte. Sentir près de soi un compagnon et partager avec lui des activités¾de bon cœur ou non¾fournissaient un  minimum de confort moral nécessaire à la « vie » de ce voyage, en particulier pour « laisser des traces » et aller à la rencontre des autres. Même si l’on a souvent fui ces deux actes d’ouvertures, en ne tendant pas la main, ou l’oreille¾question de rythme, mais aussi de savoir-faire¾, nous avons collé à l’esprit d’exploration. Nos efforts de sociabilité dépendaient de nos attentes aussi. Nous avons découvert ou redécouvert à quoi servait la sociabilité. Les rencontres qui ont jalonné notre périple nous mettaient dans des états survoltés, d’extrême attention et d’intelligence¾en ce que nous étions plus « adaptables » que d’ordinaire. Notre sens de l’observation était particulièrement mobilisé. Ecouter les messages d’Akim, de François, de Justin, de Josèphe, et aussi scruter leurs visages, leurs mimiques, deviner leur état émotionnel, pour finalement réaliser que l’on se rencontre dans un lieu « étranger », « de passage ». Quand on revient chez soi, on se surprend à considérer les lieux familiers comme, eux aussi, des lieux de passage que l’on peut redécouvrir à loisir. Comme ces centaines d’étourneaux qui, chaque année à partir de septembre à Noisy, font un raffus du diable pour préparer leur migration ou fêter leur regroupement. Nous sentions aussi que ces rencontres étaient susceptibles de nous changer, de nous rendre meilleurs, ou simplement différents. En tout cas de nous faire mieux nous connaître, de mieux savoir ce que l’on aime ou admire et qui.

            Au « cyber » de Iohannès le chrétien orthodoxe d’Ethiopie, nous avons croisé plusieurs fois de sympathiques Kabyles qui travaillaient dans un restaurant français. Nous avons échangés sourires et salutations, agrémentés par quelques questions, mais s’en nous rapprocher plus. Pourtant nous étions disponibles. Nous avions en effet du mal à peupler nos « milieux de journées ». Je devine qu’il fallait « prendre ces poissons »¾ou se faire prendre par ces pêcheurs, je ne sais pas très bien¾ autrement. Ils nous auraient renseignés sans doute avec plaisir, mais nous n’avions pas de questions. Ils nous auraient sûrement pilotés pour quelque ballade, mais nous ne cherchions pas de pilotes ! « Qui cherche ne trouve pas » ! Mais une petite voix me dit que si cette aphorisme est puissant, il n’a rien à voir avec l’autosatisfaction et l’autonomie recluse. Il s’agit d’un manque d’imagination de notre part. Nous ne devinions pas ne serait-ce qu’une partie de toutes les expériences bohémiennes réalisables¾quand quitteras-tu la Bohème, inventeur de dieux ? Il est bon de prendre conscience d’une occasion manquée, ou de ses frustrations. Nos rencontres ont toutes un caractère inachevée, mais à qui se plaindre ? Les étoiles filantes nous aguichent et nous frustrent. La prochaine fois…

Chaque personne que tu rencontres a le pouvoir de te guider !

            L’auto-stop est-il un bal de non-rencontres ? Rien n’oblige les participants de ces séminaires mouvants  à ne pas échanger leurs prénoms. Cinq automobilistes m’ont hébergé sur 1000 kilomètres. Rencontrerai-je encore un jour les deux parmi elles avec qui j’ai troqué mes clés ? Si nos projets de vie coïncident. Si nous avons besoin les uns des autres. Vive la dépendance !

            Trois méditerranéens sont sortis de leur voiture. Le chauffeur, lisant ma pancarte, m’a enjoint de venir avec eux. Ils n’ont pas voulu répondre à ma question sur leur origine. Petit Sylvestre, n’as-tu jamais pensé qu’être stigmatisé physiquement¾le type physique¾ ou stigmatisé par le comportement¾parler avec un accent, s’habiller, se mouvoir en trahissant d’autres repères culturels¾pouvait ne pas être un motif de fierté ? Eh oui, pour l’ethnologue, les particularismes sont une richesse. Que votre chance est grande d’être à cheval sur deux cultures ! Pourquoi donc tout le monde ne pense-t-il pas comme moi ?

            J’ai, à nouveau, fait preuve de précipitation. Trop direct. Et vain peut-être ! Pourquoi veux-tu les étiqueter culturellement ? Partage avec eux, et ensemble, si besoin est,  vous dériverez vers les préoccupations culturello-économiques ! « Déclinez votre identité ! Déclinez vos raisons sociales ! » Serais-je en train de collaborer au grand aplatissement du rouleau social ? Schreklisch ! Il existe sûrement des questions pleines de tact et de respect. Comme ils bavardaient entre eux en allemand et dans leur langue étrange¾albanaise ?¾, j’avais de la nourriture pour mes ptits neurones. Quelques consonances slaves et un « ave maria » à la vue d’une voiture calcinée n’ont pas élucidé mes interrogations infantiles.