Il pleut sur Prague

 

Il y a « écrire » et « écrire à ».

« Écrire à » quelqu’un que l’on sent.

« Écrire à »son lecteur intérieur, son auto censeur.

« Écrire à »des voyageurs, des compatissants.

A qui vous adressez-vous quand vous écrivez ? A des experts ?

Non ! Ce n’est pas vraiment délibéré, mais je vulgarise ma pensée, l’expression de mes sensations. Tout en laissant des obstacles pour aider le lecteur à se perdre, des mots étranges à deviner.

Écrire en pensant aux réactions de Akim, de Ben, de Ngee…

            Des personnes, des amis tout neufs, se mettent sur notre chemin. Mais la pluie nous retient, elle veut sa part d’hommages. Une quête n’est jamais bredouille. C’est qu’on a pas su  tirer un jus de cette étape. Arpenter la Ville pendant une ou deux heures à la recherche d’une lavandière en métal. J’étais persuadé d’en avoir vu plusieurs quand nous n’en avions pas encore besoin. Quand il pleut des cordes, personne ne nous en veut de chanter. La pluie participe –à hauteur de ses possibilités—aux opéras de la nature. Cacophonie ? La pluie n’existe pas pour être écoutée, voyons ! Même pas un petit peu ? Nous, en tout cas, on chante et on rigole. La pluie se fond en rire. Le chaleureux cybercafé de Iohannès nous permet d’aligner deux pensées sèches de suite. Je parviens à faire de mon spoutnik le premier portrait humain.

            Il pleut, donc nous allons au contact et nuitons au gymnase « Sokol », le Faucon qui se travestit en dortoir pendant l’été. Un lieu qui a su arracher de mes mains une expression chaloupée

            Dans cet « hôtel des voyageurs », le moins cher de la chaîne praguoise et qui est situé entre notre colline et la rivière dans le quartier appelé mala strana, vit un mystique que l’on a baptisé « l’Erythréen ».

            Effectivement, il est « noir » de peau. Son accent anglais est tellement bon que l’on ne comprend qu’un tiers de ses messages. Plus que l’accent, c’est sa phraséologie littéraire qui bouscule nos cerveaux ordinaires. Lors de notre première rencontre, le soir de la chaloupe—son dos est même représenté sur le dessin—, j’ai été trop brutal. J’avais remarqué qu’il réalisait des listes de vocabulaire avec l’aide d’une damoiselle. « Bonsoir ! Il n’y a pas beaucoup de Blacks, à Prague ! »Je m’en veux encore. Il a répondu, en tchèque, qu’il ne comprenait pas. Je me suis alors excusé et éclipsé. J’étais pourtant presque sûr qu’il était francophone car il ressemblait physiquement au second mari de ma mère, d’origine sénégalaise. Mon frère, son fils, m’a d’ailleurs confirmé qu’il avait remarqué la même chose de son côté. Dadadoudou a aussi observé un tic qu’ils avaient  en commun. Avant de mettre leurs lunettes, ils les observent soigneusement, en les faisant tourner, puis ils les enfilent délicatement.

Un autre jour, ayant abordé l’Erythréen avec plus de tact, il a été plus bavard. Son éternel problème était de toujours « être pris pour quelqu’un d’autre, si vous voyez ce que je veux dire… »Citation biblique ? Référence à Mahomet ? Non, je ne voyais pas. Mais il n’avait pas attendu d’acquiescement, et, trop prudent, je ne l’avais pas relancé. En appelait-il à une complicité entre hommes qui ont vécu ? A propos des femmes qui veulent faire de nous ce que nous ne sommes pas ? Dadadoudou avait, le premier, fait l’hypothèse de son érythréennité, en se fondant sur ses déclarations. Sur son casier, il y avait trois cédés d’un musicien de jazz canadien qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau : Edford Providence… Chaque matin, Edford—ou  « l’Erythréen » —  faisait  une gymnastique matinale au troisième étage, face à la verdure. L’un de ses « exercices » était de lever son bras de chef d’orchestre en même temps qu’un bip de métronome. Lorsque nous avons quitté l’auberge, lors de ce qui devait s’avérer être le dernier soir, il jouait de l’harmonica avec un Irlandais qui essayait d’accorder sa guitare….

            Un homme, un musicien, à la recherche de relief, de miroirs contrastés ? Le voyageur a souvent un problème d’humilité. Il n’aime pas son troupeau. Ou il n’a pas réussi à s’y plaire, ou les autres ne lui plaisent pas. Le groupe, la communauté méritent-ils le sacrifice d’une seule personne ?

            Nous voulions partir, effrayés par la perspective de journées trempées. Une journée d’un soleil oublié et Prague nous a capturés ! Elle s’est cependant muée en partie en décors. Nous déambulons comme des permanents. Un quartier favori : la colline de Piétrinne. Une vendeuse préférée : celle qui sourit quand je déclame mes trois mots tchèques. Une cantine ? Le « tesco » qui nous offre, pour deux si on accepte de boire dans le même verre, le coca à volonté si on achète une part de pizza ! Il y a un plaisir certain à créer des habitudes. En plus d’un équilibre entre sensation et exploration. Nous avons fait le repas pizza-coca 6 ou 7 fois pour bien nous en imprégner( !) et passer à un autre type de repas. C’est mon désir exploratoire qui a pris le dessus sur la gourmandise aveugle. Nous n’avons pas fait l’expérience d’attendre de nous en lasser « naturellement » !

            J’ai justement remarqué—pour aussitôt l’oublier—que nous nous cantonnions avec les Tchèques à la relation clients/vendeurs.

            J’apprends à vivre. J’ai depuis longtemps l’impression fugace que toute personne peut s’épanouir « artistiquement », terme que j’emploie pour rendre plus noble l’acte « d’expression »  un peu trop brutal, trop citron. Partir est un moyen d’alimenter son imagination et de céder autrement aux rites familiers, riches consommateurs de vie.

            Allons-nous attendre un signe, une invitation pour re-partir ?