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mardi 24 juillet

            Celui qui dérive, mûrit. La maturation est lente, bien sûr, mais tant qu'il y a "production artistique", c'est que la dérive opère. J'écris chaque jour, et ce que j'écris me donne des idées, me fait interpréter autrement ce que nous avons vécu. Écrire, puis retaper sur le clavier, c'est revenir sur ce passé très proche. Je pense souvent, en passant , malheureusement, qu'il faut m'arrêter sur les évènements de ma vie. Non seulement les archiver, mais s'en nourrir plus profondément, moins papillonner. 

    C'est en écrivant que j'ai pris conscience de la brutalité de mes prises de contact avec les Blacks de Prague. Nous avons aussi mieux compris Akim en cherchant à comprendre pourquoi il refusait qu'on l'invite à manger. J'ai pu ainsi écarter tout doucement, et un tout petit peu, le voile qui sépare nos coquilles culturelles. 

    Je ressens une certaine solitude d'"artisan-artiste". L'ami Me'lik, qui fait son expédition "etno-art" parallèlement à la notre, est entouré par d'autres "producteurs". David n'est pas encore passionné par l'expression. Il écrit un peu, dessine et photographie sur demande. Il a d'autres aspirations. Je découvre la force de volonté nécessaire à l'expression. Il m'est plus "facile" de regarder un bon film que de participer à sa fabrication ! Quelqu'un qui a déjà franchit un cap de "patience" doit se nourrir mieux lors de cette rencontre entre soi et la matière. Et observer une oeuvre achevée nourrit autrement.

    Je continuerai le voyage pour compléter l'expérience: comment réagit-on seul ? Crée-t-on plus ? Rencontre-t-on vraiment plus ? Comment l'inspiration évolue-t-elle ?

    Des voix interrompent mes réflexions. Nous sommes dans la salle commune de notre auberge favorite. Les touristes anglophones parlent avec leur "ventre". Leurs cordes vocales vibrent plus. Les arabes et les "Africains" parlent avec leur voix de tête. Un parler de "poitrine" ou de "ventre" est-il une barbe, une dissimulation ? Mais que dissimule-t-on ? Des notes graves sont plus assourdies, moins scintillantes. Plus à même de masquer les intentions...C'est une conception de la virilité aussi qui s'exprime en "survibrant". La sensation de parler en ronronnant est cependant agréable, mais toute "coloration" volontaire de la voix trouble nos proches. Avec une autre voix, je deviens étranger.